Le Califat, entre récit officiel et réalité historique

La majorité des musulmans ont entendu une version largement répandue de la succession du Prophète Muḥammad ﷺ : après sa disparition, quatre « califes bien guidés » se seraient succédé, avant que le califat ne se transforme plus tard en monarchie dynastique sous les Omeyyades, fondée sur la seule filiation de sang, indépendamment de la vertu ou de la légitimité morale du dirigeant.

Pourtant, il peut paraître profondément troublant — voire absurde — que le califat du Prophète se soit transformé en un simple pouvoir politique autoritaire, marqué par des pratiques de gouvernance païennes, dictatoriales et contraires aux principes mêmes de l’Islam, à peine 29 ans après la disparition du Prophète ﷺ. Autrement dit, l’Islam libre, juste et éthique n’aura existé que très brièvement avant d’être confisqué par des personnes qui se sont approprié à la fois la religion et les richesses.

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La succession du Prophète : entre récit officiel et réalité historique

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Le principe fondateur de la succession : une contradiction majeure

Selon le récit dominant, le Prophète ﷺ n’aurait désigné aucun successeur explicite, laissant aux musulmans la responsabilité de choisir leur dirigeant, au motif qu’Allah et Son Messager auraient jugé la communauté capable de décider ce qui était dans son intérêt.

Cependant, lorsque l’on relit attentivement les événements historiques, il apparaît clairement que la succession ne s’est pas déroulée selon un processus consensuel, transparent et populaire.

Plusieurs positions ont existé dès l’origine :

  • Certains ont affirmé que le Prophète ﷺ aurait désigné Abū Bakr, mais de manière implicite.
  • D’autres ont soutenu qu’il n’avait désigné personne, laissant le Coran et la Sunnah transmis par l’ensemble des compagnons.
  • Certains ont affirmé que le Coran seul suffisait.
  • D’autres encore ont soutenu que le Prophète ﷺ avait explicitement désigné ʿAlī ibn Abī Ṭālib, mais que, pour éviter la discorde, il aurait été préférable de choisir un autre dirigeant, et cela à l’insu du Prophète ﷺ.
  • Enfin, un groupe est resté fidèle à la conviction que ʿAlī ibn Abī Ṭālib avait été désigné par le Prophète ﷺ et devait lui succéder.

Malgré cette diversité de positions, la majorité des musulmans d’aujourd’hui croient que la succession du Prophète s’est faite par un vote général et un consensus de la communauté. Or, cela n’est pas la réalité.

L’élection d’Abū Bakr : une décision prise en catimini

L’accession d’Abū Bakr au califat s’est faite lors d’une réunion tenue à Saqīfa Banī Sāʿida, en présence d’un groupe très restreint de Muhājirūn et d’Anṣār. Cette réunion fut marquée par de profondes divergences, des tensions et des échanges virulents, chacun avançant ses arguments et contre-arguments pour s’approprier la décision de la succession. Tout cela se déroula alors que le Prophète était sur son lit de mort et que la communauté musulmane, profondément bouleversée, n’avait ni été consultée ni informée. Ce n’est que le lendemain que les musulmans furent confrontés au fait accompli, priés d’achever le processus par l’allégeance, sous la menace explicite de provoquer la discorde et le trouble au sein de la communauté.

Les arguments n’ont pas porté sur la vertu, la compétence ou la fidélité au message prophétique, mais sur principalement sur des arguments politiques, tribaux et pragmatiques (Quraysh, stabilité, urgence, rivalités internes).
Les Qurayshites ont mis en avant leur lien de sang avec le Prophète et leur primauté historique, les Anṣār leurs sacrifices pour l’Islam. Finalement, un accord politique fut trouvé : le calife serait Qurayshite, et ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb poussa pour qu’Abū Bakr soit choisi.

Une condition secrète fut scellée entre Abū Bakr et ʿUmar : ʿUmar serait le successeur d’Abū Bakr, sans nouvelle consultation populaire. L’objectif affiché était d’éviter la discorde, alors même qu’ils affirmaient que le Prophète n’avait désigné aucun successeur afin de laisser ce choix aux musulmans.

Une fois cette décision prise, elle fut imposée comme un fait accompli, la bayʿa étant arrachée par intimidation et menace de troubles. Le califat d’Abū Bakr dura environ deux ans.

Le califat de ʿUmar : la fin du principe électif

ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb ne devint pas calife par élection, mais par désignation directe de son prédécesseur.
Une question fondamentale se pose alors : si le choix du dirigeant relevait de la responsabilité des musulmans, pourquoi ce principe fut-il soudainement abandonné ?

Les réponses sont “nuageuses”.

Le califat de ʿUmar dura environ dix ans.

La désignation dʿUthmān : un processus verrouillé

Pour ʿUthmān ibn ʿAffān, le processus fut un compromis :
ʿUmar désigna un conseil restreint de six personnes (ʿAlī, ʿUthmān, Ṭalḥa, Zubayr, Saʿd, ʿAbd al-Raḥmān ibn ʿAwf), chargé de choisir le calife à la majorité… entre eux-mêmes, et non parmi les musulmans.

Bien que ʿAlī fût inclus pour éviter toute accusation d’exclusion, les règles furent soigneusement établies pour orienter le résultat. Lors du processus, une condition fut posée : le futur calife devait gouverner selon le Coran, la Sunnah du Prophète et la voie des deux premiers califes.
ʿAlī refusa cette condition, affirmant que seule la voie d’Allah et de Son Messager faisait autorité. ʿUthmān, lui, accepta, et fut désigné calife.

Son califat dura douze ans, marqués par une corruption ouverte, un népotisme assumé et une concentration des richesses et du pouvoir entre les mains de ses proches.

La fortune de certains compagnons atteignait des sommes colossales — l’équivalent de dizaines de chameaux en or — ce qui représenterait aujourd’hui plusieurs milliards de dollars. Ces mêmes personnes, pauvres avant et pendant la vie du Prophète, devinrent quelques temps après sa mort milliardaires, non grâce au travail ou au commerce, mais par des manœuvres politiques et des jeux d’allégeance.

Quelques examples:

Exemples de fortunes importantes

  • Az‑Zubayr ibn al‑Awwam a accumulé une immense fortune en biens immobiliers et possessions (maisons à Médine, Basrah, Koufa, Égypte), chevaux, esclaves et terres, estimée très élevée selon certains récits historiques classiques.
  • Talha ibn Ubaydullah percevait des revenus très élevés (par exemple jusqu’à 1 000 dinars par jour seulement des produits agricoles d’une de ses propriétés).
  • Abd‑ar‑Rahmân ibn ‘Awf possédait de nombreux chevaux, chameaux, moutons et richesses importantes — par exemple, un quart de sa succession équivalait à 84 000 dinars à ses héritiers.
  • ‘Uthman ibn Affân laissait derrière lui au moins 150 000 dinars en espèces, sans compter des terres, du bétail et des villages, ce qui représenterait des sommes très élevées comparables à des centaines de millions ou des milliards dans les monnaies modernes selon certaines conversions.
  • Zayd ibn Thâbit possédait tellement d’or et d’argent que l’on raconte qu’il fallut les briser à la masse pour les décompter.

Il est bien établi que ‘Uthman ibn Affân était déjà riche avant son califat, ce qui peut expliquer une partie de sa fortune. Cependant, l’accroissement considérable de ses richesses, celui de sa famille et de ses proches, ainsi que la pauvreté persistante de nombreux musulmans, suscitent des interrogations éthiques et nourrissent des suspicions selon lesquelles la corruption et le favoritisme auraient contribué à l’augmentation de sa richesse.

En réalité, contrairement au récit officiel, son califat ne se termina pas dans la continuité harmonieuse de son prédécesseur et de son successeur, mais sous le poids d’une révolte populaire massive, bien avant l’ère des révolutions modernes. L’accumulation ostentatoire de richesses par une élite, alors que de nombreux musulmans vivaient dans la pauvreté, provoqua des soulèvements à travers l’empire, qui aboutirent finalement à son siège et son assassinat par une foule furieuse.

Le califat de ʿAlī : la seule véritable élection populaire

ʿAlī ibn Abī Ṭālib est le seul calife à avoir été élu par une véritable adhésion populaire massive. Ironiquement, pour ceux qui défendent l’idée d’un califat fondé sur l’élection, ʿAlī est le seul à correspondre réellement à ce critère.

Son califat dura cinq ans, marqués par des guerres incessantes menées par d’anciens compagnons devenus des notables privilégiés, refusant de perdre leurs avantages. Des dizaines de milliers de musulmans périrent dans ces conflits internes.

Al-Ḥasan et la naissance de la monarchie omeyyade

Après l’assassinat de ʿAlī, les musulmans prêtèrent allégeance à son fils al-Ḥasan ibn ʿAlī. Cependant, Muʿāwiya, gouverneur (rebel) de Damas, refusa cette légitimité. Face à l’absence de soutien réel et à la trahison généralisée, al-Ḥasan signa une trêve, conditionnée au respect des principes islamiques.

En agissant ainsi, l’Imam al-Hasan voulait laisser un témoignage aux musulmans de toutes les générations :

  1. Il ne recherchait pas le pouvoir pour lui-même.

  2. Son unique objectif était de faire vivre et respecter les commandements d’Allah ainsi que la Sunnah de Son Prophète. Si quelqu’un prétendait faire respecter ces principes et que les musulmans le suivaient, alors il n’y aurait aucun problème.

  3. IIl voulait démontrer aux musulmans et à l’Histoire que les prétentions de Muʿāwiya, prétendant agir pour le bien de l’Islam et des croyants, étaient mensongères, et que les musulmans finiraient par s’en rendre compte par eux-mêmes.

  4. Et cela ne manqua pas : dès qu’il prit le pouvoir, Muʿāwiya rompit le pacte et le déclara nul. Il transforma ainsi le califat prophétique en possession personnelle, fondant ce que l’on appellera plus tard la dynastie omeyyade.

Ainsi, à peine 29 ans après le décès du Prophète ﷺ, le projet islamique de justice et de liberté fut remplacé par une dictature héréditaire, qui réécrivit l’histoire et tenta d’effacer l’essence même de l’Islam. Le califat et la Sunnah cédaient la place à la monarchie.

Mais la famille du Prophète ﷺ, quelques compagnons fidèles et les Imams de sa lignée résistèrent, au prix de leur vie, afin de préserver la lumière de l’Islam — une lumière qui, malgré tout, ne s’est jamais éteinte. Et qui ne s’éteindra jamais.